Par Kévin FERMINE
À force de saisir des institutions qui ne répondent pas, de faire valoir des droits qui ne sont pas appliqués, de documenter des situations qui devraient susciter une réaction immédiate, une question finit par s'imposer. Une question que je n'aurais sans doute jamais envisagée il y a quelques années encore.
Et si, pour être entendu, il fallait entrer soi-même dans le jeu politique ?
Depuis plusieurs mois, voire même plusieurs années, j'accumule les démarches. Recours administratifs, signalements, saisines d'autorités de contrôle, échanges avec des professionnels, constitution de dossiers parfois extrêmement lourds, précis, étayés. Des heures passées à démontrer, argumenter, prouver. Non pas pour obtenir un privilège, mais simplement pour faire respecter des droits existants. Des droits déjà écrits. Déjà reconnus. Déjà proclamés. Et pourtant, dans les faits, leur application reste aléatoire, incertaine, parfois inexistante.
Ce que je vis, je ne suis pas le seul à le vivre. Derrière chaque difficulté d'accès, chaque rupture de prise en charge, chaque incohérence administrative, il y a une réalité plus large : celle d'un système qui fonctionne, mais pas pour tout le monde. Un système qui affiche des principes, mais peine à les traduire concrètement. Un système dans lequel il faut souvent se battre, non pas pour avancer, mais simplement pour ne pas reculer.
Alors on insiste. On écrit. On relance. On saisit. On documente. On devient, presque malgré soi, spécialiste de ses propres droits. On apprend les textes, les procédures, les délais. On s'adapte à un environnement qui, lui, ne s'adapte pas.
Mais vient un moment où la question change de nature. Ce n'est plus seulement : comment faire valoir mes droits ? C'est : pourquoi est-ce si difficile de les faire appliquer ? Et à partir de là, une autre idée apparaît. Plus dérangeante. Plus radicale.
Et si le problème n'était pas seulement dans les dysfonctionnements, mais dans le système lui-même ? Et si, pour peser réellement, il ne suffisait plus d'interpeller… mais qu'il fallait devenir acteur ?
Se présenter à une élection. L'idée peut sembler disproportionnée, presque excessive. Après tout, entre un citoyen qui rencontre des difficultés et un mandat de député, il y a un écart immense — un écart de moyens, de réseau, de visibilité, de structure. Il serait illusoire de penser qu'une candidature, à elle seule, permettrait de résoudre des problèmes systémiques profondément ancrés.
Mais la question n'est peut-être pas là. Car se présenter, ce n'est pas seulement chercher à être élu. C'est aussi poser un acte politique. Dire publiquement : ce que je vis n'est pas acceptable. Donner une visibilité à des situations qui, autrement, restent confinées à des dossiers individuels. Transformer une expérience personnelle en enjeu collectif.
Aujourd'hui, j'ai des choses à défendre. Beaucoup sur le handicap, bien sûr, parce que c'est une réalité que je vis, que je documente, et dont je mesure chaque jour les conséquences concrètes. Mais pas uniquement, car avant d'être des personnes handicapées, nous sommes des citoyennes et citoyens à part entière. À savoir que derrière le handicap, il y a des enjeux plus larges : l'accès aux droits, le fonctionnement des institutions, la manière dont notre société traite celles et ceux qui ne rentrent pas dans les cases.
Et je me pose désormais sérieusement la question : ne faudrait-il pas que je me présente à de futures élections ?
Une question d'autant plus paradoxale que, pour être totalement honnête, je ne me retrouve pas dans le jeu politique actuel. Ni dans ses logiques. Ni dans ses codes. Ni dans ses priorités. Comme si, pour être entendu, il fallait entrer dans un système dans lequel, justement, on ne se reconnaît pas.
Car il y a, dans notre société, une forme de paradoxe. On proclame l'égalité. On affirme l'inclusion. On reconnaît des droits. Mais ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour les faire respecter restent souvent les moins audibles. Comme si l'accès aux droits supposait déjà d'avoir les moyens de se faire entendre.
Alors oui, se présenter pose question. Pas seulement pour des raisons stratégiques. Mais pour ce que cela révèle. Si un citoyen doit envisager une candidature pour que ses droits soient enfin pris au sérieux, que dit cela du fonctionnement de nos institutions ? Que dit cela de notre conception de l'égalité ?
Je n'ai pas, à ce stade, de réponse définitive. Je sais simplement que cette question, aujourd'hui, se pose. Non pas comme une ambition personnelle. Mais comme la conséquence d'un constat : celui d'un écart persistant entre les droits affichés et leur réalité concrète.
Peut-être que la solution ne réside pas uniquement dans une candidature. Peut-être qu'elle passe par d'autres formes d'engagement, d'autres leviers, d'autres stratégies. Mais une chose est certaine : lorsque les canaux classiques ne suffisent plus, il devient légitime d'en interroger les limites. Et, parfois, d'envisager d'autres voies.
Car au fond, la vraie question n'est peut-être pas de savoir si je dois me présenter. Mais plutôt : combien de citoyens doivent en arriver là pour être simplement entendus ?
© Kévin FERMINE – Avril 2026 - Tous droits réservés.
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