Par Kévin FERMINE
Dans les débats publics sur le handicap, les pouvoirs publics affirment régulièrement s’appuyer sur des associations dites représentatives pour élaborer les politiques publiques. Ces organisations participent à de nombreuses instances : concertations gouvernementales, commissions d'accessibilité, conseils consultatifs, etc.
Sur le papier, ce système est censé garantir la participation des personnes concernées.
Mais lorsqu’on examine son fonctionnement de plus près, une question fondamentale se pose :
qui parle réellement au nom des personnes handicapées ?
Un système de représentation profondément biaisé
La majorité des associations considérées comme représentatives du handicap ne sont pas dirigées majoritairement par des personnes handicapées elles-mêmes.
Historiquement, beaucoup de ces organisations ont été créées par :
-
des parents,
-
des professionnels du secteur médico-social,
-
ou des gestionnaires d’établissements.
Ces engagements ont parfois été portés par une volonté sincère d’aider ou d’accompagner les personnes handicapées.
Cependant, aujourd’hui, le rôle des associations gestionnaires suscite de plus en plus de controverses et de questionnements.
En effet, les personnes directement concernées restent souvent minoritaires dans les lieux où se décident les politiques qui les concernent.
Autrement dit, on parle souvent du handicap, mais beaucoup plus rarement avec les personnes handicapées elles-mêmes.
À cela s’ajoute une autre difficulté : certaines de ces associations sont également gestionnaires d’établissements et de services médico-sociaux. Ces structures, financées en grande partie par des fonds publics, représentent aujourd’hui un secteur économique important.
Dès lors, ces organisations se retrouvent dans une position ambiguë : elles affirment défendre les droits des personnes handicapées tout en participant à la gestion d’un système institutionnel dont elles tirent une part essentielle de leurs ressources.
Cette situation soulève une question fondamentale : comment représenter pleinement les droits et l’autonomie des personnes handicapées lorsque l’on est également acteur économique du système qui organise leur prise en charge ?
Un conflit d’intérêt structurel
Une autre caractéristique du système français mérite d’être interrogée.
De nombreuses associations dites représentatives sont également gestionnaires d’établissements et de services médico-sociaux : instituts médico-éducatifs, foyers de vie, maisons d’accueil spécialisées ou services d’accompagnement.
Ces structures représentent aujourd’hui un secteur important, largement financé par des fonds publics.
Cette situation crée ce que l’on peut qualifier de conflit d’intérêt structurel.
En effet, les organisations censées défendre les droits des personnes handicapées sont parfois les mêmes qui gèrent les institutions dont le fonctionnement peut être critiqué, notamment en matière de respect des droits fondamentaux, d’autonomie ou de liberté de choix des personnes.
Autrement dit, de nombreuses associations se retrouvent dans une position paradoxale : elles sont à la fois chargées de défendre les droits des personnes handicapées et de gérer le système institutionnel qui organise leur prise en charge.
Elles se retrouvent ainsi, dans une certaine mesure, à la fois juges et parties.
Pour mesurer le caractère problématique d’une telle situation, on peut poser une question simple.
Qui accepterait que les gardiens de prison soient les représentants des prisonniers ?
Ou encore,
serait-il acceptable que les patrons soient les représentants des salariés dans les négociations sociales ?
Une telle situation paraîtrait immédiatement absurde, car les intérêts ne sont pas les mêmes.
Pourtant, dans le domaine du handicap, un mécanisme comparable est pleinement répandu : ces organisations se présentent comme les défenseurs des droits des personnes handicapées tout en étant également les gestionnaires des institutions qui organisent leur prise en charge.
Cette ambiguïté fragilise inévitablement la crédibilité du système de représentation actuel.
Une représentation qui interroge : le cas du CNCPH
La question de la représentation se pose également dans certaines instances officielles.
Le Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) est l'instance nationale chargée de conseiller les pouvoirs publics sur les politiques relatives au handicap. Son objectif est de permettre la participation des personnes handicapées à l'élaboration des politiques publiques.
Cependant, plusieurs éléments interrogent sur la réalité de cette représentation.
Tout d'abord, le président du CNCPH est nommé par le gouvernement. L'instance chargée de donner un avis sur les politiques publiques du handicap se retrouve ainsi dirigée par une personne désignée par les autorités mêmes dont elle doit analyser ou critiquer les décisions. Le système peut donner le sentiment que le gouvernement se retrouve à la fois juge et partie dans l'organisation de la représentation du handicap.
Pour la mandature 2023-2026, la répartition officielle des sièges est la suivante : 60 % pour les associations de personnes handicapées (78 sièges), 20 % pour les associations de familles (26 sièges), et 20 % pour des institutions étatiques, syndicats et organisations professionnelles (26 sièges).
À première vue, cette répartition semble favorable aux personnes concernées. Mais l'examen de la composition réelle du CNCPH révèle une réalité plus complexe.
Un collège 1 à moitié vide
Premier constat : sur les 78 sièges théoriquement réservés aux associations de personnes handicapées, seuls 39 sont pourvus à ce jour. Les 39 autres sont gelés dans l'attente d'un second appel à candidatures. L'instance censée représenter en priorité les personnes handicapées fonctionne donc à moitié vide. C'est en soi révélateur.
Un collège 1 aux contours flous
Parmi les 39 associations effectivement présentes dans ce collège, coexistent des réalités très différentes. Certaines sont des organisations d'autoreprésentation ou de défense pure des droits — Nous Aussi, PAARI, Handi-Voice, AUTOP-H, Advocacy France. D'autres, comme APF France Handicap, le GIHP national ou la FNATH, cumulent une mission de défense des droits avec une activité importante de gestion d'établissements et de services médico-sociaux.
Ces deux types d'organisations sont traités de façon identique au sein du même collège, sans distinction de rôle ni de fonction. Pourtant, leurs intérêts ne sont pas nécessairement alignés, comme nous l'avons vu précédemment.
Un collège 3 dominé par les gestionnaires
Le collège 3 mérite également une attention particulière. Parmi les 20 organisations professionnelles "intervenant dans le champ du handicap" qui y siègent, on retrouve notamment la FEHAP, l'APAJH, Nexem, LADAPT, le GEPSo ou encore l'UNIOPSS — autant de fédérations qui représentent directement les gestionnaires d'établissements et de services médico-sociaux.
Ces organisations, qui administrent une part importante du système institutionnel dont il est question dans cet article, participent donc aux délibérations de l'instance consultative censée conseiller les pouvoirs publics sur les droits des personnes handicapées.
La composition du CNCPH montre ainsi concrètement ce que nous évoquions plus haut : les personnes directement concernées y restent minoritaires, tandis que les acteurs du système institutionnel y occupent une place structurellement importante.
Distinguer les associations gestionnaires des autres associations
Pour commencer, il est essentiel de faire la distinction entre deux catégories d’associations présentes dans le secteur du handicap.
Il ne s’agit pas de hiérarchiser ces catégories, ni de dire que l’une serait plus légitime que l’autre. Il s’agit simplement de reconnaître qu’elles n’ont pas les mêmes objectifs et qu’elles n’occupent pas la même place dans le système.
D’un côté, certaines organisations ont pour mission principale de défendre les droits des personnes handicapées, de porter leur parole dans l’espace public et de soutenir les démarches d’autoreprésentation.
De l’autre, certaines associations sont gestionnaires d’établissements et de services médico-sociaux. Elles administrent par exemple des instituts médico-éducatifs, des foyers de vie, des maisons d’accueil spécialisées ou encore des services d’accompagnement.
Or, ces deux fonctions ne poursuivent pas la même logique.
Gérer des établissements implique de participer au fonctionnement du système médico-social, d’administrer des structures, de gérer du personnel et des budgets, et de répondre aux cadres institutionnels.
Défendre les droits des personnes handicapées implique au contraire de pouvoir critiquer ce même système, d’en dénoncer les dysfonctionnements et d’en contester les logiques lorsque celles-ci portent atteinte aux droits fondamentaux.
Ces deux rôles sont donc, par nature, difficilement compatibles.
En pratique, pourtant, une grande partie des grandes associations historiques du secteur du handicap cumulent ces deux fonctions. Elles sont à la fois gestionnaires d’établissements et interlocuteurs privilégiés des pouvoirs publics dans les instances de consultation.
Cette situation crée une confusion des rôles et un conflit d’intérêt structurel.
En effet, ces organisations peuvent se retrouver à la fois :
-
acteurs du système institutionnel, en tant que gestionnaires d’établissements ;
-
et représentants supposés des personnes handicapées dans le débat public.
Dans ces conditions, la question de l’indépendance de la représentation des personnes handicapées se pose inévitablement.
C’est précisément pour cette raison que les instances internationales, notamment dans le cadre de la Convention relative aux droits des personnes handicapées, insistent sur la nécessité de distinguer clairement les organisations de personnes handicapées — dirigées par les personnes concernées elles-mêmes — des autres acteurs du secteur médico-social.
Autrement dit, les personnes handicapées doivent pouvoir parler pour elles-mêmes.
Et pour aller plus loin, cette réflexion m’amène aussi à m’interroger plus largement sur le fonctionnement du militantisme associatif dans le domaine du handicap.
Je défends de plus en plus l’idée que les personnes handicapées doivent penser et parler en leur nom propre. Cela ne signifie pas qu’elles ne doivent pas se rassembler en associations. Au contraire, les collectifs peuvent être des espaces essentiels de solidarité et d’action.
Mais aujourd’hui, le milieu du militantisme du handicap est parfois traversé par de fortes tensions et par des logiques de représentation qui ne reflètent pas toujours la diversité des expériences vécues.
Le principe fondamental devrait rester simple : chaque personne handicapée doit pouvoir penser, s’exprimer et défendre ses droits librement.
Nous ne sommes pas des symboles, nous ne sommes pas des objets de politique publique.
Nous ne sommes pas des marionnettes.
Des tensions également présentes dans le militantisme
Il faut aussi reconnaître que le militantisme autour du handicap n’échappe pas aux tensions et aux désaccords.
Les débats peuvent parfois être vifs entre différentes visions du handicap.
Ces divergences sont en partie normales. Elles reflètent la diversité des expériences vécues et des parcours de vie des personnes concernées.
Cependant, ces tensions peuvent aussi fragiliser la construction d’une parole collective et rendre plus difficile l’émergence d’une représentation réellement portée par les personnes handicapées elles-mêmes.
C’est pourquoi il est essentiel de préserver un principe simple : le droit de chaque personne handicapée à penser, à s’exprimer et à défendre ses droits librement, sans être enfermée dans une position ou dans une représentation imposée.
Chacun d’entre nous est légitime à penser et à s’exprimer.
Le pluralisme des voix ne devrait pas être perçu comme une faiblesse, mais comme une véritable richesse démocratique.
Ces débats posent également une question plus large : le handicap est-il un sujet de droite ou de gauche ?
Personnellement, je ne pense pas que l’on puisse s’approprier politiquement cette question.
Le handicap concerne des millions de personnes, leurs familles et leurs proches. Il touche à des enjeux fondamentaux : l’égalité des droits, l’accès à la citoyenneté, l’autonomie et la participation à la vie sociale.
À ce titre, il devrait dépasser les clivages politiques traditionnels.
Pourtant, dans la pratique, le handicap reste souvent le grand absent des programmes politiques. Qu’il s’agisse de la droite ou de la gauche, les personnes handicapées demeurent encore largement absentes des lieux de décision et de représentation politique.
Il serait d’ailleurs trop simple de réduire cette situation à un seul camp politique.
Le validisme, c’est-à-dire l’ensemble des représentations et des pratiques qui marginalisent les personnes handicapées, ne relève pas uniquement d’une idéologie particulière.
Il traverse l’ensemble de la société.
On le retrouve à droite comme à gauche, souvent moins par volonté d’exclusion que par méconnaissance du handicap et par l’absence des personnes concernées dans les espaces de décision.
Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si le handicap est un sujet de droite ou de gauche.
La question essentielle est plutôt celle-ci :
pourquoi les personnes handicapées restent-elles encore si peu présentes dans les espaces où se décident les politiques qui les concernent ?
Je suis conscient que ce type de réflexion peut susciter des critiques.
Certains pourraient être tentés d’y voir une prise de position partisane ou de m’assigner à un camp politique particulier.
Ce serait pourtant un raccourci.
La question de la représentation des personnes handicapées ne peut pas être réduite à une opposition entre la droite et la gauche.
Le validisme ne relève pas d’une seule idéologie. Il traverse l’ensemble de la société et peut se retrouver dans des discours, des pratiques ou des politiques publiques portées par des sensibilités politiques très différentes.
Le problème tient souvent moins à une intention politique qu’à une méconnaissance du handicap et à l’absence des personnes concernées dans les espaces où se prennent les décisions.
C’est précisément pour cette raison que la question centrale reste celle de la place accordée aux personnes handicapées elles-mêmes.
Car au fond, la véritable démocratie suppose une chose simple :
les personnes concernées doivent pouvoir participer pleinement aux décisions qui touchent à leur vie, à leurs droits et à leur avenir.
Les critiques des institutions internationales
Depuis plusieurs années, des institutions internationales alertent sur ces questions de représentation.
Le Comité des Nations unies chargé du suivi de la Convention s’inquiète en effet de la confusion qui existe en France entre les associations gestionnaires de services médico-sociaux et les organisations censées représenter les personnes handicapées.
Selon lui, cette situation peut entraîner des conflits d’intérêts, dans la mesure où certaines organisations participent à la gestion du système institutionnel tout en étant présentées comme les porte-parole des personnes concernées.
Le Comité estime que cette confusion constitue un obstacle à la transformation du modèle actuel, notamment pour passer d’un système reposant largement sur des établissements spécialisés vers une organisation favorisant la vie autonome et l’inclusion dans la communauté.
Cette analyse rejoint les interrogations exprimées par de nombreuses personnes handicapées elles-mêmes :
qui parle réellement en leur nom, et dans quel intérêt ?
Une représentation qui invisibilise les personnes concernées
Le système actuel produit un paradoxe frappant.
Dans de nombreuses réunions ou concertations consacrées aux politiques du handicap, on retrouve :
- des représentants d’institutions publiques,
- des gestionnaires d’établissements,
- des associations historiques du secteur médico-social.
Mais les personnes handicapées elles-mêmes restent peu nombreuses dans ces espaces de décision.
Cette situation contribue à maintenir une vision du handicap centrée sur :
- la prise en charge,
- la gestion des structures existantes,
- et l’organisation du secteur médico-social.
Au détriment d’une approche fondée sur les droits, l’autonomie et la participation sociale.
Repenser la légitimité de la représentation
personne ne peut parler à la place des personnes concernées.
Comme dans de nombreux mouvements de défense des droits, la légitimité repose d’abord sur l’auto-représentation.
Les personnes handicapées doivent pouvoir participer pleinement aux décisions qui concernent leur vie, leurs droits et leur avenir.
C’est d’ailleurs l’esprit d’un principe largement repris par les mouvements internationaux pour les droits des personnes handicapées :
« Rien sur nous sans nous. »
Car parler du handicap sans les personnes handicapées revient souvent, malgré de bonnes intentions, à reproduire les mécanismes d’exclusion que l’on prétend combattre
Vers une remise en question du modèle institutionnel
Au-delà de la question de la représentation, ces réflexions renvoient en réalité à un enjeu plus profond : le modèle d’organisation du handicap dans notre société.
Depuis plusieurs années, les instances internationales, notamment dans le cadre de la Convention relative aux droits des personnes handicapées, appellent les États à engager un mouvement de désinstitutionnalisation.
Ce concept repose sur une idée simple : les personnes handicapées doivent pouvoir vivre pleinement dans la société, avec les soutiens nécessaires, plutôt que d’être orientées vers des institutions spécialisées.
Or, tant que les organisations censées représenter les personnes handicapées sont aussi fortement liées à la gestion du système institutionnel, la transformation de ce modèle reste difficile.
La question de la représentation ne concerne donc pas seulement la composition des instances consultatives ou le fonctionnement du monde associatif.
Elle touche directement à la capacité de notre société à évoluer vers un modèle fondé sur l’autonomie, l’inclusion et la liberté de choix des personnes handicapées.
Car au fond, la désinstitutionnalisation pose une question essentielle :
qui décide de la manière dont les personnes handicapées doivent vivre ?
La Convention relative aux droits des personnes handicapées (CIDPH) des Nations unies reconnaît un principe fondamental : le droit des personnes handicapées à vivre de manière autonome et à être incluses dans la société.
Son article 19 affirme notamment :
« Les personnes handicapées ont la possibilité de choisir, sur la base de l’égalité avec les autres, leur lieu de résidence et où et avec qui elles vont vivre, et ne sont pas obligées de vivre dans un milieu de vie particulier. »
Ce principe rappelle une idée simple mais essentielle : les personnes handicapées doivent pouvoir vivre dans la société comme n’importe quel citoyen, avec les soutiens nécessaires pour exercer leurs droits et leur autonomie.
Il constitue aujourd’hui l’un des fondements des politiques de désinstitutionnalisation promues par les Nations unies.
La désinstitutionnalisation constitue un enjeu majeur pour l’avenir des politiques du handicap.
Cette question mérite cependant une analyse approfondie.
Elle fera l’objet d’un prochain article consacré spécifiquement à ce sujet.
En attendant, une question demeure :
les personnes handicapées pourront-elles enfin choisir leur propre vie, ou continuerons-nous à décider pour elles ?
Ajouter un commentaire
Commentaires