Par Kévin FERMINE
Je m'appelle Kévin Fermine. J'ai 34 ans. Je suis en situation de handicap depuis la naissance.
Toute mon enfance, j'ai été scolarisé en institution. À partir de mes 8 ans, j'étais en internat la semaine, et je rentrais chez moi le week-end. On pourrait croire que c'est une solution adaptée, presque banale dans certains contextes. On pourrait croire que ça ressemble à une enfance ordinaire.
Mais derrière cette normalité apparente, il y a une réalité beaucoup plus dure.
Une enfance sous cadre… ou sous emprise ?
Ce que j'ai ressenti le plus profondément dans l'institution, c'est un sentiment d'enfermement. Pas un enfermement physique — il n'y avait pas de barreaux, pas de serrures. Mais un enfermement psychologique, qui s'est installé progressivement, surtout à partir du collège.
J'ai toujours eu un besoin fort de comprendre. Comprendre les règles, les décisions, le sens de ce qu'on me demandait. Et surtout : ne pas accepter sans comprendre. Ce n'était pas de la provocation. C'était ma manière d'exister.
Mais dans l'institution, ce besoin n'avait pas sa place.
Très vite, je me suis retrouvé en opposition constante avec les professionnels. Et au lieu d'être entendu, j'ai été jugé — sur mon attitude, mon comportement, ma manière de penser. Ces jugements répétés ont été extrêmement violents. Pas toujours à voix haute. Parfois juste dans un regard, dans une décision prise sans moi, dans une explication qu'on ne prenait pas la peine de me donner.
Petit à petit, une sensation s'est installée : celle de ne plus m'appartenir. Comme si ma vie était gérée par d'autres, pour d'autres raisons que les miennes.
Face à ça, je me suis construit dans l'opposition. Pas par choix réfléchi — par survie. C'était la seule manière que j'avais trouvée pour exister dans un cadre qui ne me laissait pas de place. Mais cette posture a eu un prix. Elle m'a isolé.
Une solitude profonde
Dans l'institution, je me suis souvent senti très seul. Seul face aux professionnels, c'était une évidence. Mais seul aussi face aux autres enfants — et c'est cette solitude-là qui m'a peut-être le plus marqué.
Beaucoup de mes camarades semblaient accepter. Accepter les règles, le cadre, les décisions qu'on prenait pour eux. Je ne comprenais pas cette acceptation. Pas par mépris — plutôt par incompréhension sincère. Comment pouvait-on vivre dans un endroit sans chercher à en comprendre le fonctionnement ? Sans jamais demander pourquoi ?
Eux ne me comprenaient pas davantage. Mon besoin constant de sens, mes questions, mon opposition — tout ça créait un décalage. On ne parlait pas le même langage. Et dans un internat, quand tu ne parles pas le même langage que les adultes et que tes camarades, il ne reste pas grand monde.
Avec le recul, je me demande parfois si cette acceptation que j'observais chez les autres était vraiment de la sérénité. Ou si c'était une forme d'adaptation forcée — une manière de survivre dans un système qui ne laissait pas beaucoup d'autres options. Peut-être qu'on avait trouvé des stratégies différentes pour traverser la même chose.
Une maltraitance pas toujours invisible
Il y a quelque chose de difficile à formuler, mais d'important à dire : on ne se rend pas toujours compte de la maltraitance qu'on subit. Pas parce qu'on est naïf. Mais parce qu'elle n'a pas toujours la forme qu'on lui imagine — et parce qu'à force de la vivre, on finit par penser que c'est normal. Que c'est la vie. Que c'est comme ça.
La maltraitance que j'ai vécue n'était pas forcément physique. Elle était dans les regards qui jaugent sans écouter. Dans les décisions prises sans explication, comme si ma compréhension n'avait pas d'importance. Dans le manque de considération répété, jour après jour, jusqu'à ce que tu finisses par intérioriser que c'est toi le problème — pas le système.
À force qu'on te répète que tu es nul, que tu n'y arriveras pas, tu finis par le croire. Tu te retrouves face à des professionnels qui te déshumanisent, qui ne te voient qu'au travers de ton handicap — comme un dossier, pas comme une personne. Et ces professionnels remettent rarement en question leur propre pratique. Pourquoi le feraient-ils ? Le système les protège autant qu'il te contrôle.
Ce type de maltraitance est particulièrement insidieux parce qu'il ne laisse pas de traces visibles. Il laisse des traces intérieures. Et celles-là, personne ne les voit — à commencer par toi-même, pendant longtemps.
Et encore, j'étais loin d'être le plus à plaindre. Ma lucidité, ma capacité à analyser, mais surtout le fait que je n'aie jamais eu peur de contester — c'est ce qui m'a sauvé. Pas le système. Moi.
Et puis, il y a celle qu'on voit
J'ai aussi subi des maltraitances plus directes. Plusieurs souvenirs en particulier ne me quittent pas — et je les porte depuis l'enfance.
J'avais 6 ou 7 ans. Chez le dentiste, j'avais très peur — une peur visible, connue. Et la réponse de ces professionnels a été d'utiliser un écarteur de bouche pour me contraindre à garder la bouche ouverte. Pas d'apaisement. Pas d'adaptation. De la contrainte, appliquée à un enfant.
À la piscine, un éducateur me forçait à mettre la tête sous l'eau — en appuyant sur ma tête, ou en me lâchant dans le grand bain. Je ne savais pas nager. J'avais une phobie. Ces deux choses étaient connues. Et pourtant.
Je me souviens aussi d'une éducatrice d'une rigidité absolue. Elle ne ressemblait pas à quelqu'un qui accompagne des enfants. Elle ressemblait à une surveillante pénitentiaire — et c'est exactement ce que je ressentais : que j'étais sous surveillance, pas sous protection. Elle m'interdisait de contacter ma famille, de façon systématique. Or, à cette période, ma famille traversait un climat de tension qui me faisait craindre pour la sécurité de mes proches. J'avais besoin de savoir. J'avais besoin d'entendre. Elle refusait.
Ce qui me reste de cette période, c'est aussi une image plus ambivalente : des collègues à elle qui, en cachette, me laissaient passer un appel. Ces professionnels savaient que c'était injuste. Ils le contournaient discrètement. Mais ils ne l'ont jamais dit à voix haute, jamais contesté ouvertement. Et cette éducatrice est restée en poste, éducatrice référente, avec toute l'autorité que ce rôle implique.
Il y a aussi une forme de maltraitance plus silencieuse, moins spectaculaire, mais tout aussi réelle : celle de l'assignation permanente à un cadre institutionnel, même pendant les vacances. On a souvent essayé de me placer dans des séjours spécialisés — des colonies de vacances adaptées, censées être des moments de détente et d'épanouissement. Mais à chaque fois, c'était la même chose. Je ne supportais pas. Je ne me sentais pas à ma place. Je me sentais oppressé, enfermé — comme si l'institution m'avait suivi jusque dans les moments qui auraient dû m'en libérer. Ma mère a toujours été contrainte de venir me récupérer avant la fin du séjour.
Aujourd'hui, je comprends mieux ce que je ressentais alors sans pouvoir le nommer : ce n'était pas un caprice, ni une inadaptation de ma part. C'était le signal très clair que je n'avais pas besoin d'un cadre de plus — j'avais besoin d'espace. D'air. De ne pas être, pour une fois, un profil à gérer.
C'est ça aussi, la complicité institutionnelle. Pas forcément l'approbation. Parfois juste le silence. Le regard détourné. La préférence pour la paix interne sur la protection d'un enfant. Et au bout du compte, une logique qui broie sans même s'en rendre compte — parce que personne ne se pose la question de ce que ressent vraiment l'enfant au milieu de tout ça.
Des situations comme celles-là finissent par être banalisées. On dit que c'est comme ça. Qu'il n'y a pas le choix. Cette banalisation est elle-même une violence — parce qu'elle rend invisible ce qui devrait être intolérable. Parce qu'elle protège l'institution bien plus qu'elle ne protège les personnes qui y vivent.
L'institution : protéger ou contrôler ?
L’objectif affiché des institutions est d’accompagner les personnes. Je ne prétends pas que celles et ceux qui y travaillent soient, dès le départ, animés de mauvaises intentions. Ce serait trop simple, et sans doute faux. Mais avec le temps, au contact d’un cadre qui impose ses logiques et ses habitudes, certains finissent par s’y conformer, parfois au point de ne plus voir ce qu’ils reproduisent.
Avec le recul, j’en viens à distinguer trois grandes figures. Il y a d’abord ceux qui n’auraient jamais dû exercer ce métier, parce que leur regard sur les autres est déjà abîmé. Il y a ensuite ceux qui, sans être malveillants au départ, le deviennent peu à peu, en s’adaptant à un système qui banalise certaines pratiques. À force d’y être confrontés, ils en viennent à intégrer des formes de maltraitance comme allant de soi, jusqu’à les reproduire sans même les questionner. Et puis, plus rares, il y a ceux qui continuent de douter, qui interrogent leurs pratiques, qui refusent de s’installer dans l’évidence. Ceux-là ne sont pas irréprochables, mais ils restent en mouvement, attentifs à ne pas basculer.
Au fond, la question n’est peut-être pas tant celle des individus que celle du glissement progressif qui s’opère dans ces cadres. À partir de quel moment l’accompagnement devient-il du contrôle ? Quand les règles s’imposent sans être expliquées, quand les décisions se prennent sans la personne concernée, quand sa parole est systématiquement relativisée ou ignorée, il ne s’agit plus d’accompagner. Il s’agit de gérer. Et gérer quelqu’un n’a jamais été synonyme de le respecter.
C’est précisément ce que j’ai vécu. Mon besoin de comprendre n’était pas perçu comme une demande légitime, mais comme une résistance à encadrer. Mon opposition n’était pas entendue comme une parole, mais traitée comme un symptôme. Peu à peu, quelque chose s’est inversé : je n’étais plus une personne avec des besoins à comprendre, mais un problème à résoudre.
Et cette inversion, presque imperceptible lorsqu’elle s’installe, est sans doute l’une des formes les plus profondes de violence que l’institution peut produire.
Ce que l'institution m'a laissé
L’institution ne m’a pas seulement encadré. Elle m’a profondément marqué, souvent de manière invisible sur le moment, mais durable dans le temps.
Elle m’a laissé une forme de méfiance envers certaines figures d’autorité, comme si derrière chaque décision pouvait se cacher quelque chose qui m’échappait. Elle m’a aussi laissé ce besoin presque irrépressible de comprendre avant d’accepter, comme une nécessité intérieure devenue incontournable. Accepter sans comprendre n’est jamais redevenu une option pour moi.
Elle m’a également laissé une difficulté à trouver ma place dans des cadres que je n’ai pas choisis, une sensation persistante de décalage, comme si je restais toujours légèrement à côté, jamais tout à fait intégré.
Mais parmi ces traces, il y a aussi quelque chose de plus difficile à reconnaître. Un rapport complexe aux autres personnes en situation de handicap, que j’ai mis longtemps à comprendre.
Je ne me suis jamais vraiment senti en lien avec elles. Il m’est même arrivé, pendant longtemps, de les tenir à distance, sans toujours savoir pourquoi. Ce n’était pas du mépris, ni un rejet assumé. C’était plutôt une forme d’inconfort, presque un trouble face à des comportements qui me semblaient étrangers, comme s’ils répondaient à des logiques auxquelles je n’avais pas accès.
Là où certains semblaient trouver une forme d’appartenance, je ressentais au contraire un décalage persistant. Je ne me reconnaissais ni dans les enfants valides, ni dans ceux qui partageaient pourtant, en apparence, une situation proche de la mienne. Cette absence de point d’ancrage a longtemps renforcé mon sentiment d’isolement.
Avec le recul, je comprends que cette distance parlait moins des autres que de moi-même. Elle disait quelque chose de mon besoin constant de sens, de mon rapport aux normes, et peut-être aussi d’une difficulté à me reconnaître dans une réalité que je n’avais pas choisie.
Et pourtant, au milieu de tout cela, l’institution m’a aussi donné quelque chose que je n’attendais pas.
Elle m’a donné une capacité d’analyse.
Une capacité forgée dans l’opposition, affinée dans la solitude, nourrie par ce besoin permanent de comprendre ce qui m’entourait. Aujourd’hui, c’est avec cette capacité que je regarde le monde, que je questionne les systèmes, et que je tente, à ma manière, de mettre en lumière ce qui reste souvent invisible.
Sortir de la logique d'enfermement
L’institutionnalisation ne devrait pas être une évidence. Pourtant, elle s’impose souvent comme une réponse naturelle, presque incontestable, sans que l’on prenne réellement le temps d’en interroger les effets. Derrière l’idée d’accompagnement, elle installe un cadre qui organise la vie des personnes à leur place, en définissant ce qui est bon pour elles, souvent sans qu’elles puissent réellement en discuter les contours.
Ce que l’on présente comme de l’aide peut alors devenir une forme d’enfermement, d'emprise — non pas visible, non pas assumé, mais profondément structurant. Un enfermement qui ne dit pas son nom, précisément parce qu’il est justifié par des intentions que l’on suppose bienveillantes.
Dans ce cadre, l’opposition devient suspecte. Le refus dérange. Le questionnement est perçu comme une difficulté à gérer. Pourtant, s’opposer, questionner, refuser ne devrait jamais être interprété comme un problème. C’est, au contraire, l’expression la plus élémentaire d’une personne qui pense, qui ressent, et qui cherche à comprendre ce qu’elle vit pour pouvoir exister selon ses propres termes.
Réduire cette parole à un comportement à corriger, c’est déjà nier une part essentielle de l’individu. C’est transformer une subjectivité en anomalie, une réflexion en trouble, une volonté d’exister en dysfonctionnement.
Avec le temps, j’en suis venu à une conviction simple, mais difficile à entendre : il n’existe pas de bonne institution. Même lorsqu’elle se veut bienveillante, même lorsqu’elle est portée par des intentions sincères, elle repose sur un déséquilibre fondamental — celui d’un pouvoir exercé sur la vie d’autrui. Un pouvoir qui encadre, qui organise, qui décide, et qui, tôt ou tard, tend à réduire l’espace de liberté de ceux qui y sont soumis.
Cela ne signifie pas que toutes les personnes qui y travaillent soient malveillantes. Mais cela signifie que le cadre lui-même produit des effets, indépendamment des intentions de ceux qui le font fonctionner. Et ces effets, lorsqu’ils ne sont pas constamment interrogés, dérivent.
Le glissement est progressif, souvent imperceptible : accompagner devient gérer, écouter devient décider à la place, protéger devient contrôler. C’est dans ce glissement que naissent les formes de maltraitance les plus invisibles — celles qui ne laissent pas de traces physiques, mais qui s’inscrivent durablement dans les parcours de vie, jusqu’à devenir presque normales.
Refuser cette logique, ce n’est pas refuser l’accompagnement. C’est refuser qu’il devienne une prise de pouvoir.
C’est rappeler que derrière chaque structure, chaque dispositif, chaque “prise en charge”, il y a une personne. Une personne qui ne devrait jamais être réduite à ce qu’elle coûte à organiser, ni à ce qu’elle représente dans un système.
J’ai mis du temps à comprendre que mon enfance en institution n’était ni une fatalité à accepter, ni une expérience à effacer. C’est une réalité à nommer.
Et la nommer, c’est déjà refuser qu’elle se reproduise.
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