L'école de la bienveillance : entre le discours et la réalité

Publié le 11 avril 2026 à 13:43

Par Kévin FERMINE

On nous parle d'une école de la République bienveillante. Une école qui accompagnerait chaque élève, qui respecterait les différences, qui permettrait à chacun de trouver sa place. Mais derrière ce discours, une question persiste : sommes-nous réellement dans une école de la bienveillance, ou dans un système qui peine à tolérer tout ce qui sort du cadre ?

Un modèle unique dans un monde pluriel

L'école repose encore largement sur une seule manière d'apprendre. Un rythme. Des attentes précises. Il faut suivre, comprendre, restituer — au bon moment, de la bonne manière. Ce modèle a une logique : organiser l'enseignement pour le plus grand nombre. Mais il a aussi une limite fondamentale : il suppose que tous les élèves sont, au fond, interchangeables.

 

Que se passe-t-il lorsqu'on ne correspond pas à ce profil ? Lorsqu'on apprend différemment, qu'on a besoin de plus de temps, qu'on ne réagit pas comme attendu ? Très vite, la difficulté est individualisée. Le problème devient l'élève. L'institution, elle, ne se remet pas en question.

 

Ce glissement est révélateur. Lorsqu'un élève décroche, souffre ou échoue, on cherche un trouble, une fragilité, un manque. On interroge rarement le cadre lui-même, les méthodes pédagogiques, la pression exercée. Comme si l'institution ne pouvait pas être en cause. Et pourtant, une autre lecture est possible : ce n'est pas toujours l'élève qui est en difficulté avec l'école. C'est parfois l'école qui est en difficulté avec l'élève.

Le harcèlement : anomalie ou conséquence ?

Le harcèlement scolaire est souvent présenté comme un problème individuel — une suite de comportements inacceptables qu'il faudrait corriger ou sanctionner. Cette vision n'est pas fausse, mais elle est incomplète. Elle passe à côté d'une question plus profonde : et si le harcèlement n'était pas une anomalie du système, mais l'une de ses conséquences logiques ?

 

L'école organise très tôt la comparaison, l'évaluation, la hiérarchisation des élèves. On apprend à se situer, à être dans la norme ou à côté. Dans ce contexte, la différence devient visible. Et ce qui est visible devient souvent une cible. Le harcèlement ne surgit pas de nulle part : il prend racine dans un environnement où certains sont valorisés et d'autres constamment renvoyés à leurs difficultés.

 

La question de la responsabilité mérite alors d'être posée autrement. Non pas pour exonérer les élèves qui harcèlent — leurs actes sont réels et leurs effets dévastateurs — mais pour reconnaître qu'un système qui expose les différences, les classe, et ne donne pas toujours les moyens de les comprendre, crée lui aussi les conditions de ces violences.

Une institution qui voit, mais qui interroge peu

Le plus troublant, ce n'est pas que ces situations existent. C'est qu'elles sont souvent perceptibles. Et pourtant, elles sont minimisées, traitées comme des cas isolés, rarement reliées à un problème structurel. L'institution agit rarement— elle préfére souvent rejetée la faute  — mais elle interroge peu son propre fonctionnement.

 

Il y a dans cette posture quelque chose de profondément problématique. Un cadre qui produit de l'exclusion n'est pas neutre. Un cadre qui laisse s'installer des rapports de domination n'est pas neutre. La neutralité revendiquée est elle-même une prise de position : celle de ne pas changer.

 

Face aux difficultés, la réponse institutionnelle est souvent la même : plus d'exigence, plus d'évaluation, plus de compétition. On renforce le système sans questionner sa pertinence. Certains s'adaptent. D'autres s'épuisent. Et certains disparaissent du regard.

Les élèves hors cadre : les premiers exposés

Tous les élèves ne vivent pas l'école de la même manière. Pour celles et ceux qui apprennent autrement, vivent une situation de handicap, ou ne correspondent pas aux attentes implicites du système, l'école peut devenir un espace de tension permanente. Un espace où il faut se conformer, se contenir, se faire discret.

 

Très tôt, un message implicite s'installe : pour être accepté, il faut se rapprocher de la norme. Ce message n'est pas toujours énoncé — il n'a pas besoin de l'être. Il se lit dans les regards, dans les dispositifs, dans la façon dont certains élèves sont orientés, écartés, ou simplement ignorés.

 

Ce que vivent ces élèves n'est pas une expérience marginale. C'est le signe d'un cadre qui n'a pas été pensé pour eux — et qui, souvent, ne se donne pas vraiment les moyens de l'être.

La bienveillance ne peut pas être un simple affichage

La bienveillance ne peut pas être un mot placardé sur les murs d'un établissement pendant que certains élèves continuent d'être mis à l'écart en silence. Elle ne peut pas coexister avec l'exclusion silencieuse, la mise à l'écart progressive, ou l'incapacité à reconnaître ses propres limites. Une école peut se dire bienveillante tout en laissant certains élèves sur le bord du chemin — et c'est précisément là que le discours se retourne contre lui-même.

 

La bienveillance réelle suppose quelque chose de plus exigeant : reconnaître qu'il n'existe pas une seule manière d'apprendre, réduire la pression évaluative, créer des espaces de dialogue et d'esprit critique, valoriser la diversité plutôt que la conformité. Et surtout, accepter que l'institution puisse se tromper — et avoir le courage de le dire.

Ce que l'école nous apprend à faire

Aujourd'hui, l'école reste, pour beaucoup, un cadre rigide — parfois un cadre de défiance. Un lieu où certains réussissent, mais où d'autres apprennent surtout à se taire, à se conformer, ou à s'effacer. Ces apprentissages-là ne figurent dans aucun programme officiel. Ils sont pourtant bien réels.

 

Alors la question reste entière : sommes-nous vraiment dans une école de la bienveillance ? Ou dans un système qui, sans toujours le vouloir, peut aussi devenir une machine à broyer celles et ceux qui ne lui ressemblent pas ?

 

La réponse n'est pas de démolir l'école. C'est de refuser que l'écart entre le discours et la réalité reste invisible. Nommer ce qui ne va pas, c'est déjà refuser que ça continue.

© Kévin FERMINE – Avril 2026 - Tous droits réservés.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Michèle Roch
il y a 14 jours

Les mots justes depuis je réfléchis sur moi sur les autres sur le monde.. suis je au bon endroit au bon moment ?