Procédurier ? Non. Exigeant.

Publié le 13 avril 2026 à 18:45

Par Kévin FERMINE

"Le mot revient souvent, parfois à demi-mot, parfois frontalement. Chargé de sous-entendus, il ne décrit pas : il classe, enferme, disqualifie. Il me définit parce que je fais des démarches, parce que j'écris, parce que je refuse de laisser passer. Il serait temps d'interroger ce que ce mot accomplit — et ce qu'il dissimule".

Procédurier ? Le mot qui disqualifie sans répondre

Il y a des mots qui ne décrivent pas — qui classent. Qui ferment la discussion avant qu'elle commence. « Procédurier » est de ceux-là.

 

On l'emploie pour désigner quelqu'un qui fait des démarches, qui écrit, qui relance, qui saisit des institutions, qui refuse de laisser passer. Formulé ainsi, cela semble neutre. Mais le mot n'est jamais neutre : il porte une connotation d'excès, d'acharnement, d'une énergie disproportionnée au regard de l'enjeu.

 

Ce que ce mot fait, en réalité, c'est déplacer le débat. Au lieu de traiter le fond — la plainte, le dysfonctionnement, le droit non respecté — on traite la forme. On juge la méthode plutôt que de répondre sur le fond. Et surtout, on évite la seule question qui devrait s'imposer : et si la personne avait raison ?

Un double standard bien commode

L'asymétrie est frappante, et elle mérite d'être nommée.

 

Quand une entreprise déploie ses services juridiques pour défendre ses intérêts, on parle de rigueur, de professionnalisme, de gestion du risque. Quand un citoyen utilise les mêmes outils — le droit, l'écrit, les institutions — pour défendre les siens, on parle de procédure, de lourdeur, d'excès.

 

Ce double standard n'est pas anodin. Il reflète une hiérarchie implicite : les recours sont légitimes quand ils émanent de ceux qui ont le pouvoir de les exercer discrètement, sans que cela se voie. Ils deviennent suspects dès qu'ils sont le fait d'un individu qui insiste, qui documente, qui rend visible.

 

Disqualifier la personne, c'est une façon économique d'esquiver le fond.

L'exigence n'est pas un caprice : elle est structurelle

Il faut comprendre ce que signifie "exiger" quand on vit avec un handicap moteur sévère.

 

Ce n'est pas une posture de confort. Ce n'est pas du perfectionnisme. C'est une nécessité concrète, quotidienne, vitale.

 

Quand le matériel médical qui conditionne la mobilité dysfonctionne, ce n'est pas un désagrément — c'est une perte d'autonomie directe. Quand une accessibilité est absente ou dégradée, ce n'est pas un détail — c'est une exclusion. Quand un soin est mal organisé, ce n'est pas une gêne — c'est une atteinte à la dignité.

 

Là où d'autres peuvent « faire avec », absorber le dysfonctionnement, l'arrondir, passer à autre chose — ce n'est tout simplement pas possible. Les marges de tolérance ne sont pas les mêmes. Et les conséquences non plus.

 

Ce que certains appellent exigence excessive est souvent, pour les personnes concernées, le strict minimum pour rester debout.

Ce ne sont pas les personnes qui sont conflictuelles — ce sont les systèmes

On parle volontiers de "personnes difficiles", de "profils procéduriers", comme si le problème était une caractéristique individuelle, presque psychologique.

 

Mais si l'on acceptait de retourner l'analyse : combien de démarches seraient inutiles si les droits étaient appliqués sans qu'on ait besoin de se battre pour chacun d'eux ? Combien de mails, de relances, de saisines seraient évités si les systèmes répondaient correctement dès le premier contact ?

 

Le nombre de démarches qu'une personne est contrainte de faire n'est pas un indicateur de son caractère. C'est un indicateur du niveau de dysfonctionnement qu'elle rencontre.

 

Ce sont les systèmes qui produisent du conflit — pas ceux qui le signalent.

Ce qui dérange réellement

L'irritation que suscite parfois ce type de démarche ne vient pas du nombre de recours. Elle vient de leur sérieux.

 

Citer des textes, relever des incohérences, mettre en parallèle une promesse et une réalité, transformer un mail ignoré en pièce documentée, un dysfonctionnement en fait établi — tout cela oblige à sortir du flou. Cela rend difficile l'esquive. Cela contraint à répondre, à assumer, à justifier.

 

C'est cela qui est inconfortable. Pas la démarche en elle-même, mais l'impossibilité de l'ignorer.

Une méthode, pas une posture émotionnelle

Il serait inexact de réduire cette façon d'agir à de la colère ou à de l'animosité. Ce n'est pas ce qui est en jeu.

 

Ce qui guide ces démarches, c'est quelque chose de plus froid et de plus durable : une intolérance à l'arbitraire. Une exigence que les droits écrits aient une traduction réelle. Une lucidité sur les mécanismes — pas sur les individus.

 

Il ne s'agit pas de chercher des coupables. Il s'agit de pointer des logiques, des structures, des habitudes institutionnelles qui produisent de l'exclusion sans jamais avoir à en répondre.

 

Et pour tenir dans la durée — parce que ces combats sont rarement rapides — cela demande aussi du détachement. Non pas de l'indifférence, mais la capacité à traiter ces questions comme un travail : rigoureux, documenté, méthodique. Sans s'épuiser dans chaque émotion. Sans renoncer non plus.

Une quête de sens, plus qu’un regard négatif

On me renvoie parfois l’image de quelqu’un de pessimiste, comme si le fait de pointer ce qui ne fonctionne pas relevait d’une posture négative, presque d’un choix de voir le monde sous un angle sombre. Mais cette lecture passe à côté de l’essentiel. Ce que certains perçoivent comme du pessimisme est en réalité une forme de lucidité, et surtout une quête de sens. Je ne m’attarde pas sur les dysfonctionnements par goût du constat ou par plaisir de dénoncer, mais parce que je refuse de m’habituer à l’absurde, à ce qui ne devrait pas être normalisé. Il y a, derrière cette exigence, une volonté constante de comprendre, de relier les choses entre elles, de donner une cohérence à des expériences qui, sans cela, resteraient éparses et parfois injustifiables.

 

Je ne nie pas le positif, je refuse simplement qu’il serve d’écran. Se contenter de ce qui fonctionne, c’est souvent éviter de regarder ce qui bloque, ce qui exclut, ce qui blesse. Or, c’est précisément dans ces zones-là que se joue la réalité des droits et des conditions de vie. Si je m’y attarde, c’est parce que j’y vois un levier, une possibilité d’action, une manière de transformer ce qui semble figé. Cette démarche n’est pas une posture de repli, mais un mouvement, une dynamique qui me pousse à avancer, à chercher des réponses, à construire du sens là où il fait défaut.

 

Au fond, il ne s’agit pas d’être pessimiste ou optimiste, mais de refuser l’indifférence. De ne pas accepter que l’on puisse vivre des situations injustes sans en interroger les causes. Cette exigence peut déranger, parce qu’elle oblige à sortir du confort des évidences, mais elle est aussi ce qui permet de ne pas subir. Ce que l’on appelle parfois du pessimisme est, pour moi, une manière de rester en mouvement, de ne pas renoncer, et de continuer à chercher, malgré tout, une forme de cohérence dans un monde qui en manque souvent.

Renverser la question

Si être "procédurier" signifie refuser que les droits restent théoriques, exiger que les engagements pris soient tenus, et rendre visible ce qui préférerait rester dans l'ombre — alors soit.

 

Mais le vrai problème n'est pas là.

 

Le vrai problème, c'est que ces démarches soient nécessaires. C'est que, sans elles, rien ne bouge. C'est que le droit, pour certains, ne fonctionne que si on l'actionne soi-même, sans relâche, avec des outils que tout le monde n'a pas.

 

Le jour où les systèmes fonctionneront sans qu'il faille les pousser en permanence, le mot "procédurier" perdra son objet.

 

En attendant, il dit surtout une chose : que ceux qui l'utilisent préféreraient que les droits des autres restent silencieux.

© Kévin FERMINE – Avril 2026 - Tous droits réservés.

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