Par Kévin FERMINE
Les applications de rencontre sont censées être des espaces de liberté. Des lieux où l'on cherche, où l'on désire, où l'on construit du lien. Pour une personne valide, c'est souvent ainsi qu'elles fonctionnent — même si, déjà, cela peut se discuter.
Mais pour une personne en situation de handicap, la réalité est tout autre. Ces plateformes deviennent des espaces d'exposition, de tri, et trop souvent, de violence. Une violence parfois directe, mais le plus souvent silencieuse, diffuse, systémique.
Sur les applications de rencontre, le handicap ne passe jamais inaperçu. Il est analysé, jugé, fantasmé ou rejeté. Mais rarement simplement accepté.
« Tu es courageux d'être ici »
C'est souvent par là que tout commence. Une phrase qui se veut bienveillante, presque encourageante. Mais derrière cette formule se cache une prémisse implicite : ma présence ici ne serait pas normale. Comme si séduire, rencontrer, exister dans cet espace nécessitait une forme d'audace particulière — une audace que personne n'attendrait d'une personne valide. Ce n'est pas un compliment. C'est un rappel à l'ordre, discret mais réel.
L'intrusion permanente dans l'intime
Très vite, les échanges basculent. Les questions arrivent, parfois sans précaution ni pudeur : « Tu es paralysé ? », « Tu portes des couches ? », « Tu sens au niveau de l'entrejambe ? » Des interrogations que personne n'oserait adresser à une personne valide dès les premiers messages. Le corps handicapé devient un objet d'analyse, un territoire ouvert à toutes les curiosités sans qu'aucune n'ait à se justifier.
À titre personnel, cela ne me dérange pas systématiquement. Ce qui compte pour moi, c'est l'intention. Poser des questions pour découvrir, pour comprendre, pour ne pas laisser ses clichés combler les silences — je trouve cela préférable au silence poli qui ne fait que renforcer les représentations erronées. Une question maladroite vaut parfois mieux qu'une certitude non questionnée. Mais tout dépend de ce qui se cache derrière : la curiosité sincère n'a rien à voir avec le voyeurisme ou la volonté de se moquer. Et cette distinction, on la sent. Rapidement.
Entre rejet et fétichisation : la même mécanique
Mais parfois, c'est l'inverse du rejet qui se produit. L'intérêt existe, le contact s'établit — et rapidement surgit cette déclaration désarmante : « Je fantasme sur les personnes handicapées. » On pourrait croire que c'est mieux. Ce n'est pas mieux. Dans un cas, on te rejette. Dans l'autre, on te réduit à un fantasme. Dans les deux, tu disparais en tant que personne. Tu deviens soit un problème à éviter, soit un objet à consommer. Jamais un sujet.
L'asexualisation : être privé du droit de désirer
Il existe une autre violence, plus silencieuse mais tout aussi destructrice : l'idée répandue que les personnes en situation de handicap seraient, par nature, asexuelles. Comme si le handicap effaçait le désir, la sexualité, la possibilité même d'une relation. Ces sujets restent tabous. On en parle peu, ou mal, ou uniquement sous un angle médical réducteur — jamais comme une réalité humaine ordinaire. L'asexualisation n'est pas une erreur anodine. C'est une négation.
« Sois réaliste »
Un jour, au restaurant, un ami me l'a dit. Calmement, sans agressivité apparente. « Il faut être un peu sérieux. Sois réaliste. Tu ne parviendras jamais à sortir avec une personne valide. Ton handicap est trop contraignant. » Cette phrase ne venait pas d'un inconnu. Elle venait de quelqu'un qui me connaît. Et c'est peut-être ça, le plus violent : non pas la brutalité d'un inconnu en ligne, mais la limite tracée par quelqu'un de proche, avec la conviction d'être dans le vrai.
Cette phrase ne dit rien de moi. Elle dit tout du regard social. Elle dit que mon corps serait un obstacle, que ma vie serait une contrainte, que l'amour aurait des conditions d'accès — et que je ne les remplis pas. C'est une assignation. Une frontière qu'on trace à ta place, avec le sentiment de te rendre service.
Les clichés sur le corps handicapé
Au-delà des mots, il y a des croyances ancrées. L'idée que le corps handicapé ne fonctionnerait pas « comme les autres » — sans désir, sans fantasme, sans orgasme, sans sexualité. Comme si quelque chose avait été éteint. Et quand la sexualité est envisagée malgré tout, elle est immédiatement réduite à une question mécanique : « Est-ce que ça fonctionne ? Est-ce que c'est possible ? » Comme si le corps handicapé était avant tout défaillant, incomplet, incapable. Derrière ces clichés, il y a une idée centrale : nous ne serions tout simplement pas concernés par le désir, le plaisir et l'intimité. Comme si tout cela ne faisait pas partie de nos vies.
Il faut le dire clairement, sans précaution excessive : les personnes en situation de handicap ont des désirs, des fantasmes, des relations, du plaisir. Pas malgré le handicap. Avec.
L'assistance sexuelle : entre réponse légitime et enfermement
Avant de prendre position, encore faut-il comprendre de quoi on parle. L'assistance sexuelle désigne de manière générale un accompagnement permettant à une personne en situation de handicap d'accéder à une forme de vie intime ou sexuelle. Mais il n'existe pas de définition universelle. Selon les approches, cela peut être perçu comme un accompagnement humain, une médiation, ou pour certains, une forme de prostitution. Cette ambiguïté nourrit le débat — et l'invisibilité, particulièrement en France, où le cadre légal reste inexistant.
Ma position sur ce sujet est à la fois pour et contre. Oui, l'assistance sexuelle peut répondre à une réalité, à un besoin, à un isolement. Mais le problème, c'est ce qu'elle devient dans certains discours. « Va voir une assistante sexuelle » — j'ai entendu cette phrase, prononcée comme une évidence, une orientation logique, presque comme un service rendu. Comme si une relation ordinaire ne m'était pas accessible. Comme si je devais, par nature, passer par des dispositifs spécifiques. Cette vision peut renforcer exactement ce qu'elle prétend résoudre : l'idée que nous ne sommes pas désirables, que la rencontre nous est inaccessible, que notre vie intime doit se tenir à part.
Quand la sexualité dérange : même chez les professionnels
Il faut aussi nommer cela. La sexualité des personnes handicapées dérange. Parfois même, elle répugne. Y compris chez certains professionnels censés accompagner ces personnes. J'ai échangé avec des auxiliaires de vie, et ce qui ressort souvent, c'est du malaise, des préjugés, une gêne profonde. Comme si ce sujet devait rester caché — toléré, mais invisible ; existant, mais non reconnu. Ce refus de voir, de parler, d'accompagner est lui-même une forme de négation. Comme si cette dimension de la vie n'était pas légitime.
« Tu ne devrais pas chercher quelqu'un comme toi ? »
« Il n'y a pas des sites pour rencontrer des personnes comme toi ? » « Tu devrais chercher quelqu'un qui comprend ton handicap… » Ces formules ont l'air bienveillantes. Elles enferment. Elles disent : reste dans ton groupe, ne sors pas du cadre. Et dans la même veine : « Je travaille dans le handicap, je connais quelqu'un comme toi. » Puis vient la comparaison, comme si le handicap suffisait à nous rendre interchangeables, comme si notre identité se réduisait à ça.
Le silence comme rejet
Et puis il y a ce qui ne se dit pas. Les conversations qui s'arrêtent. Les profils qui disparaissent. Les blocages, sans explication. Pas de mot, pas de confrontation — juste le rejet, net et silencieux. À force, c'est l'usure qui s'installe : invisibilité, fatigue, remise en question. Une usure qui use davantage parce qu'elle ne laisse rien à quoi répondre.
Le problème n'est pas individuel
Ce que je décris ici n'est pas une accumulation de maladresses individuelles. C'est une logique sociale profondément ancrée. Dans l'imaginaire collectif, les personnes handicapées ne sont pas désirables — ou alors elles sont fantasmées —, mais rarement considérées comme des partenaires ordinaires. Les applications de rencontre ne créent pas cela. Elles le révèlent. Elles sont un miroir, et ce miroir est brutal : il reflète ce que la société pense réellement de nos corps, de nos vies, de notre droit à aimer.
Les gens sont violents. Dans leurs mots, dans leurs silences, dans leurs représentations. Et surtout dans leur incapacité à se remettre en question.
Malgré tout, on est là. Pas par courage. Pas par provocation. Parce que c'est normal. Parce qu'on est des êtres humains, avec des désirs et le droit d'aimer.
Le problème, ce n'est pas notre présence. Le problème, c'est une société qui considère encore qu'elle doit être justifiée. La vraie question n'est pas « Pourquoi êtes-vous là ? » Elle est : « Pourquoi pensez-vous encore que nous ne devrions pas y être ? »
© Kévin FERMINE – Avril 2026 - Tous droits réservés.
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