L'inclusion existe-t-elle vraiment ?

Publié le 13 avril 2026 à 13:04

Par Kévin FERMINE

Le mot est partout. Dans les discours politiques, les chartes d'entreprise, les plans d'action des établissements scolaires, les campagnes de communication institutionnelle. "Inclusion" est devenu l'un de ces termes dont la répétition finit par tenir lieu de preuve. On l'affiche, on le revendique, on le célèbre. Et pendant ce temps, dans les faits, rien ou presque ne change.

 

Je ne dis pas ça par cynisme. Je le dis parce que je vis, au quotidien, le fossé entre le discours et la réalité. Et parce que ce fossé a un nom : l'inclusion hypocrite.

Inclusion réelle ou hypocrite ?

Sur le papier, les droits existent. Les lois ont été votées, les dispositifs ont été créés, les institutions communiquent. On serait tenté d’en conclure que le travail est fait. Mais le papier ne se déplace pas dans les rues, ne monte pas dans les trains, n’entre pas dans les salles de classe.

 

Dans la réalité, l’inclusion s’arrête très rapidement. Les élèves handicapés se retrouvent très régulièrement sur le banc de touche — sans AESH, ou avec des AESH mal formés, livrés à eux-mêmes dans des classes qui n’ont pas les moyens de les accueillir vraiment. Mais chut. Le seul responsable désigné, c’est l’élève lui-même, considéré comme “perturbateur”, “incompatible”, trop difficile à gérer. On inclut tant que cela ne dérange pas les habitudes. On inclut tant que la personne concernée reste suffisamment discrète, suffisamment reconnaissante, suffisamment adaptée à un système qui n’a pas été pensé pour elle. Et c’est pareil dans tous les domaines de la société.

 

Ce n’est pas de l’inclusion. C’est une tolérance conditionnelle. Et la nuance n’est pas anodine : elle dit tout de la place que la société est réellement prête à nous accorder. On ne demande pas le tapis rouge. On demande à être citoyens à part entière.

 

L'égalité comme cache-misère

La société adore le mot "égalité". Il est rassurant. Il donne le sentiment que le problème est résolu, ou du moins reconnu. Mais l'égalité formelle — celle des droits théoriques — ne dit rien de l'égalité réelle des conditions.

 

On me dit que j'ai les mêmes droits que tout le monde. Peut-être. Mais accéder à un bâtiment reste un combat quotidien. Travailler dans des conditions dignes relève parfois de l'exception. Vivre en autonomie, sans compensation du handicap. Étudier nécessite des compensations dont l'attribution est incertaine, lente, et souvent insuffisante.

 

L'égalité de droit, sans égalité de conditions, n'est pas une avancée. C'est un alibi. Elle permet à ceux qui n'ont jamais eu à la questionner de se convaincre que tout va bien, pendant que ceux qui s'y heurtent quotidiennement continuent de se débattre en silence.

La responsabilité renversée

Dans une société réellement inclusive, c'est l'environnement qui s'adapte aux individus. C'est le principe fondamental de l'accessibilité universelle : concevoir des espaces, des services, des outils pensés dès l'origine pour être utilisables par tous.

 

Dans la réalité actuelle, c'est l'inverse qui fonctionne. On attend des personnes handicapées qu'elles justifient leurs besoins, qu'elles prouvent leur légitimité, qu'elles s'adaptent en permanence à un monde qui ne leur est pas destiné. Et surtout, qu'elles ne se plaignent pas trop. Qu'elles restent reconnaissantes de ce qu'on veut bien leur concéder.

 

Reconnaissantes de quoi, exactement ? D'avoir accès à une version dégradée de leurs droits ? Cette attente de gratitude est en elle-même révélatrice. Elle trahit la manière dont la société perçoit encore notre place : non comme un droit acquis, mais comme une faveur accordée.

Ce que cache la bonne conscience

Ce qui est le plus insidieux dans l'inclusion hypocrite, c'est qu'elle produit de la bonne conscience. Elle donne l'impression que le problème est réglé. Et donc, elle bloque toute remise en question.

 

Quand je dénonce une injustice concrète, la réponse est souvent la même : “Mais enfin, tout est prévu pour vous.” Cette phrase est violente. Non pas dans son intention — elle est rarement malveillante — mais dans son effet. Elle nie la réalité vécue. Elle transforme un dysfonctionnement systémique en problème individuel. Elle insinue que si les choses ne fonctionnent pas, c’est peut-être que je m’y prends mal, que j’exagère, que je demande trop. En réalité, l’inclusion est un mot qui sert la propagande de masse des politiques : il rassure, il affiche, il dispense d’agir.

 

Derrière cette rhétorique se cache une vision du monde profondément ancrée : celle d’une société conçue par et pour les personnes valides, où le handicap est perçu comme une anomalie à gérer, non comme une réalité à intégrer. On préfère compenser plutôt que transformer. Installer des solutions ponctuelles plutôt que repenser le système. C’est plus simple. C’est moins coûteux. C’est aussi profondément injuste.

Inclure vraiment : un acte politique

Une inclusion réelle implique des changements qui dérangent. Il faut repenser l'accessibilité dès la conception et non la plaquer après coup. Il faut former réellement les professionnels  de l'éducation, du logement, des transports, etc. Il faut accepter des coûts supplémentaires comme le prix normal d'une société qui ne laisse personne de côté. Il faut remettre en cause des habitudes, des architectures, des pratiques.

 

Bref : changer de paradigme. Passer d'une logique de charité à une logique de droits. Et c'est précisément ce que beaucoup refusent. Parce que cela oblige à reconnaître que le confort des uns est parfois bâti sur l'exclusion des autres. Parce que cela implique de renoncer à des privilèges si invisibles qu'on ne les perçoit même plus comme tels.

Nommer pour avancer

Nommer l'inclusion hypocrite, ce n'est pas être excessif ou ingrat. C'est refuser de se satisfaire d'un mensonge collectif. C'est exiger que les droits proclamés deviennent des droits vécus.

 

Pour y arriver, il faudra écouter réellement les personnes concernées — pas les consulter en façade, les écouter. Il faudra reconnaître les défaillances du système sans chercher à les minimiser. Il faudra accepter la critique sans la disqualifier sous prétexte qu'elle est inconfortable.

 

L'inclusion ne peut pas rester un slogan. Elle doit devenir une transformation. Pas une transformation douce et progressive qui n'engage à rien, mais une transformation profonde, structurelle, qui accepte de bousculer l'ordre des choses.

 

Et peut-être que la première étape n'est pas d'améliorer l'inclusion.

 

C'est d'avoir le courage de reconnaître qu'elle n'existe pas encore vraiment

© Kévin FERMINE – Avril 2026 - Tous droits réservés.

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