Par Kévin FERMINE
L'autonomie est l'un des mots les plus utilisés de notre époque. Chacun pense savoir ce qu'il signifie. Pourtant, lorsqu'on demande à dix personnes de définir l'autonomie, on obtient souvent dix réponses différentes.
Pour certains, être autonome signifie être capable de tout faire seul. Pour d'autres, c'est ne dépendre de personne. Mais cette définition est-elle réellement satisfaisante ?
Car si l'autonomie consistait uniquement à faire seul, alors une personne utilisant un fauteuil roulant électrique, une aide humaine ou un chien d'assistance serait nécessairement moins autonome qu'une personne valide. Or l'expérience montre souvent exactement l'inverse.
L'autonomie est peut-être moins une question d'indépendance qu'une question de liberté.
Pourtant, dans le débat public, ce mot est de plus en plus utilisé sans que son sens réel soit interrogé.
Ces dernières années, le mot « autonomie » est devenu omniprésent dans le vocabulaire des politiques publiques.
L'un des exemples les plus frappants est la volonté de rebaptiser les EHPAD et certaines structures médico-sociales sous des appellations mettant en avant cette notion : « Maison France l'Autonomie », « pôles autonomie », « services autonomie »…
Mais derrière les mots, une question simple mérite d'être posée : est-ce que changer le nom d'une institution change réellement ce qu'elle fait ?
Une institution peut-elle garantir l'autonomie ?
Les établissements médico-sociaux — maisons de retraite, foyers de vie, établissements spécialisés — ont souvent un point commun : ils organisent la vie collective.
Les horaires sont fréquemment imposés par les structures. Les repas sont servis à heure fixe. Les déplacements dépendent des disponibilités du personnel ou des règles internes. Les choix individuels doivent s'adapter aux contraintes de fonctionnement de l'établissement, et non l'inverse.
Il ne s'agit pas d'une dérive propre à certains établissements. C'est une réalité structurelle. Une institution repose, par nature, sur une organisation collective. Et toute organisation collective implique nécessairement que certaines décisions soient prises pour les personnes concernées plutôt que par elles.
Dès lors, une question mérite d'être posée : peut-on réellement parler d'autonomie lorsque les choix les plus élémentaires du quotidien sont conditionnés par les contraintes d'une organisation ?
Car l'autonomie ne se résume pas à recevoir une aide ou à être pris en charge.
L'autonomie, c'est la liberté de choisir sa propre existence.
Choisir son rythme de vie. Choisir ses activités. Choisir ses relations. Choisir ses horaires. Choisir son lieu de vie. En un mot : exercer son autodétermination.
C'est d'ailleurs la philosophie portée par la Convention relative aux droits des personnes handicapées des Nations Unies, qui affirme que les personnes handicapées doivent pouvoir vivre au sein de la société avec la même liberté de choix que les autres citoyens.
Sous cet angle, il existe un paradoxe évident à vouloir faire de l'institution le symbole de l'autonomie. Plus une personne dépend des règles d'une organisation pour vivre son quotidien, plus sa capacité à décider librement de sa vie risque d'être réduite.
Rebaptiser un EHPAD en « Maison de l'Autonomie » ou en « Maison France Autonomie » ne modifie pas cette réalité fondamentale. Changer les mots ne change pas nécessairement le rapport au pouvoir, à la liberté et à l'autodétermination.
Ce que dit la Convention des Nations Unies
Ce n'est pas une position militante isolée. Ce n'est pas non plus une simple opinion. C'est le cadre juridique international que la France a signé et ratifié.
La Convention relative aux droits des personnes handicapées des Nations Unies repose sur un principe fondamental : les personnes handicapées ne doivent pas être protégées au détriment de leur liberté.
Elles ont droit à l'autodétermination.
Le droit de faire leurs propres choix.
Le droit de décider où et avec qui elles vivent.
Le droit de bénéficier des soutiens nécessaires pour participer pleinement à la société.
L'article 19 de la Convention est particulièrement explicite. Il reconnaît le droit de toutes les personnes handicapées à vivre dans la société avec la même liberté de choix que les autres citoyens et impose aux États de prendre les mesures nécessaires pour favoriser leur pleine inclusion et leur participation à tous les aspects de la vie sociale.
L'objectif n'est donc pas de décider à la place des personnes concernées.
L'objectif est de leur permettre de décider par elles-mêmes.
Cette distinction est essentielle.
Car l'autonomie ne consiste pas à faire seul. Elle ne consiste pas non plus à être placé dans une institution présentée comme protectrice.
L'autonomie, c'est la liberté réelle d'orienter sa propre existence et de faire ses propres choix, avec ou sans aide.
À partir de là, une question devient inévitable : lorsqu'une personne doit adapter son quotidien aux contraintes d'une organisation plutôt que l'organisation à ses choix de vie, parle-t-on encore d'autonomie ou simplement de prise en charge ?
Un glissement sémantique qui n'est pas anodin
Rebaptiser un établissement ne transforme pas son fonctionnement.
Apposer le mot « autonomie » sur une façade ne modifie ni les horaires imposés, ni les règles collectives, ni le fait que ce sont encore bien souvent les institutions — et non les personnes qui y vivent — qui déterminent les contours du quotidien.
Ce glissement sémantique mérite d'être nommé pour ce qu'il est : une tentative de moderniser l'image d'un modèle institutionnel sans en remettre en cause les fondements.
On change les mots.
On conserve les structures.
On parle davantage d'autonomie, mais sans toujours accorder davantage de liberté.
Et pendant ce temps, de nombreuses personnes vivant dans ces établissements attendent encore de pouvoir choisir l'heure à laquelle elles se lèvent, l'heure à laquelle elles se couchent, les personnes avec lesquelles elles souhaitent passer leur temps, les activités qui rythment leur journée ou, plus fondamentalement encore, le lieu où elles souhaitent vivre.
Car l'autonomie ne se décrète pas.
Elle ne s'affiche pas sur une enseigne.
Elle se mesure à la liberté réelle dont disposent les personnes pour faire leurs propres choix et exercer un contrôle effectif sur leur existence.
L'autonomie n'a jamais signifié l'absence d'aide
C'est là, selon moi, le véritable problème.
L'autonomie n'a jamais signifié l'absence totale de dépendance.
Une personne tétraplégique utilisant un fauteuil roulant électrique n'est pas « moins autonome » parce qu'elle utilise une technologie. Une personne sourde n'est pas « moins autonome » parce qu'elle utilise un interprète en langue des signes. Une personne ayant besoin d'auxiliaires de vie n'est pas « moins autonome » parce qu'elle reçoit une aide humaine.
Au contraire. Très souvent, l'autonomie existe précisément parce que des compensations existent.
Le véritable enjeu n'est donc pas de savoir si une personne fait « tout seule ». Le véritable enjeu est de savoir si elle peut conserver le pouvoir d'agir sur sa propre vie.
L'autonomie et la charité sont incompatibles
Une société fondée sur les droits cherche à garantir les moyens d'exercer sa liberté. Une société fondée sur la charité cherche à déterminer qui mérite d'être aidé. La différence entre les deux est fondamentale.
Au fond, cette situation révèle peut-être un problème beaucoup plus large dans notre manière de penser le handicap en France.
Car il existe une contradiction profonde entre l'idée d'autonomie… et un système qui continue encore trop souvent à fonctionner sur des mécanismes proches de la charité.
L'autonomie ne peut pas dépendre de la bonne volonté des institutions, des associations, des commissions ou du regard subjectif porté sur une personne handicapée. Un droit qui dépend de l'appréciation morale des autres n'est jamais totalement un droit.
Car derrière la logique de charité, il existe toujours un déséquilibre de pouvoir. Celui qui aide conserve aussi le pouvoir de décider : qui mérite, qui semble suffisamment « apte », qui correspond aux attentes, qui entre dans la bonne case, et qui sera finalement exclu du dispositif.
Dans ce modèle, la personne handicapée n'est plus réellement considérée comme un sujet pleinement autonome, mais comme quelqu'un dont l'autonomie reste conditionnelle — accordée sous réserve de validation extérieure.
Et c'est probablement là l'un des grands paradoxes français du handicap.
La France parle énormément d'inclusion, d'autonomie et de dignité. Mais dans les faits, de nombreuses personnes handicapées restent contraintes de quémander, justifier, convaincre ou prouver en permanence qu'elles méritent les aides indispensables à leur vie quotidienne.
Comme si vivre dignement relevait encore d'une faveur… plutôt que d'un droit fondamental.
Un paradoxe au cœur des politiques publiques
Ce paradoxe est omniprésent dans les politiques publiques françaises.
On parle sans cesse de maintien à domicile, d'autonomie, d'inclusion. Mais dès lors qu'une personne handicapée propose des adaptations concrètes permettant précisément ce maintien à domicile, celles-ci deviennent soudainement suspectes, illégitimes, ou insuffisantes.
Comme si l'on exigeait des personnes handicapées une forme d'autonomie « pure », théorique, inaccessible à beaucoup d'êtres humains — handicapés ou non.
Car, en réalité, personne ne vit totalement seul. Nous dépendons tous des autres à différents degrés. La seule différence, c'est que certaines dépendances sont visibles… et d'autres non.
Derrière les dossiers, des vies réelles
Derrière ces refus administratifs, il y a des vies réelles. Des équilibres fragiles. Des angoisses permanentes liées à la peur de perdre les moyens qui permettent encore de vivre librement et dignement.
Et parfois, à force de voir toutes les portes se fermer, une question finit par émerger :
Faudra-t-il demain acheter soi-même un chien, tenter de le former seul, improviser des solutions en dehors des dispositifs existants, simplement pour continuer à préserver un peu d'autonomie ?
Une question qui, à elle seule, dit probablement beaucoup sur l'état actuel de notre conception du handicap et de la vie autonome.
L'autonomie ne se décrète pas
Une société favorise réellement l'autonomie lorsqu'elle donne à chacun les moyens concrets d'exercer ses choix : des aides humaines accessibles, un habitat adapté, des services organisés autour des besoins des personnes et non autour des contraintes des structures.
Elle favorise l'autonomie lorsqu'elle permet aux individus de décider où ils vivent, comment ils vivent et avec qui ils vivent.
À l'inverse, elle réduit l'autonomie lorsqu'elle remplace ces choix par des décisions prises à la place des personnes concernées — même avec les meilleures intentions du monde. Même lorsqu'elle appelle cela de l'accompagnement. Même lorsqu'elle affirme agir dans l'intérêt des personnes.
Car la liberté ne disparaît pas uniquement sous l'effet de la contrainte. Elle peut aussi s'effacer progressivement lorsque d'autres décident à notre place de ce qui est bon pour nous.
L'autonomie ne naît pas d'un changement de vocabulaire.
Elle ne naît pas d'un nouveau logo, d'une réforme administrative ou d'une enseigne apposée sur la façade d'un établissement.
Elle naît de la liberté réelle laissée aux personnes concernées de faire leurs propres choix, de prendre leurs propres décisions et de construire leur propre existence.
C'est à cette liberté que se mesure l'autonomie.
Pas aux mots utilisés pour la décrire.
© Kévin FERMINE – Juin 2026 - Tous droits réservés.
Réf. article : B-SH-2026-042
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