Par Kévin FERMINE
Il y a des moments où la réalité de ce que vivent les personnes en situation de handicap se révèle avec une clarté désagréable. Pas dans les discours officiels sur l'inclusion, pas dans les plaquettes des bailleurs sociaux vantant leur politique d'accessibilité — mais le pallier d'un hall d'immeuble, le jour d'une expertise contradictoire, quand quelqu'un vous demande, devant témoins, si vous seriez prêt à abandonner une procédure judiciaire en échange d'un relogement adapté.
C'est ce que j'ai vécu. Et je pense que ça mérite d'être dit.
Cinq ans dans un logement qui ne convient pas
En 2021, j'intègre un appartement au premier étage d'un immeuble collectif. Je n'ai pas vraiment le choix : j'arrive en fin de droits auprès du CROUS après six ans d'occupation, et c'est la seule option disponible. Le logement a fait l'objet d'adaptations — douche modifiée, interphonie dans la chambre, portes d'entrée motorisées. Le bailleur a investi. Je ne le nie pas.
Mais voilà ce que ça donne concrètement, au quotidien, quand on utilise un fauteuil roulant électrique : une cabine d'ascenseur dont les dimensions utiles sont d'environ 1,31 m sur 0,98 m, dans laquelle on entre à peine, et dont la sortie débouche directement face à un escalier descendant, sans aucun dispositif de retenue. Chaque trajet. Chaque jour. Depuis cinq ans.
Ce que je n'ai pas encore dit, c'est que je l'ai signalé dès la visite du logement, fin juillet 2021 — avant même d'y emménager. La réponse a été claire : refuser ce logement ferait redescendre mon dossier et retirer le caractère prioritaire de ma demande. J'ai accepté, contraint, en indiquant explicitement et par écrit que la configuration m'exposait à un risque réel pour ma sécurité, en contradiction avec les normes d'accessibilité. Je l'ai répété lors de l'état des lieux d'entrée, le 9 août 2021. Puis dans un mail adressé au bailleur le 8 septembre 2021, quelques semaines après mon emménagement.
Il a fallu attendre 2026 et une expertise contradictoire mandatée par mon assurance protection juridique pour que soit écrit noir sur blanc ce que je savais depuis le premier jour : il ne s'agit pas d'une gêne, ni d'un inconfort. Il s'agit d'un risque de sécurité objectivement identifiable.
Ce que l'expertise a établi
L'expert a procédé à une visite des parties communes et à une mise en situation réelle avec mon fauteuil roulant. Les photographies jointes au rapport illustrent ce que les mots peinent parfois à rendre : l'espace résiduel dans la cabine, le palier de sortie, et juste en face, l'escalier qui descend.
La conclusion de l'expert est sans ambiguïté : la configuration impose des manœuvres précises dans un espace restreint, avec un risque accru en cas de mauvaise manœuvre ou de perte momentanée de contrôle. L'expert rappelle que la norme NF EN 81-70, relative à l'accessibilité des ascenseurs, vise précisément à prévenir ce type de danger — chocs, glissades, chutes. Et que la situation observée n'y est pas conforme.
Le rapport souligne également la situation extérieure : la résidence est implantée en haut d'une côte importante, avec des cheminements qui conduisent ponctuellement à circuler sur la chaussée. Et l'immeuble ne dispose que d'un seul ascenseur — dont les pannes répétées ont déjà nécessité plusieurs relogements temporaires, avec toutes les perturbations que cela implique pour l'organisation des auxiliaires de vie, des infirmiers.
Le bailleur lui-même a reconnu, lors des opérations d'expertise, que le logement était davantage compatible avec l'accueil d'une personne présentant un handicap d'une autre nature, ne nécessitant pas l'usage permanent d'un fauteuil roulant électrique. C'est acté contradictoirement. C'est dans le rapport.
La demande de mutation : une histoire d'antériorité niée
En décembre 2024, je formalise une demande de mutation vers un logement davantage adapté. En mai 2025, le bailleur m'informe qu'aucune demande n'est enregistrée à mon nom.
Ce type de situation n'est pas anodine. Perdre le bénéfice de l'antériorité d'une demande dans le parc social, c'est potentiellement repartir de zéro dans une file d'attente qui compte plusieurs milliers de dossiers. C'est du temps de vie. C'est de la sécurité différée.
J'ai contesté cette position en produisant copie de ma demande initiale. Le litige est né à ce moment-là. L'expertise contradictoire en est la conséquence directe.
Lors des opérations, les représentants du bailleur ont indiqué qu'il ne serait pas question que je sois pénalisé par l'absence de renouvellement annuel, et que l'antériorité de mes démarches serait prise en compte. C'est une position rassurante — mais elle n'est pour l'instant actée dans aucun protocole, et le rapport lui-même note qu'aucun accord formel n'a été établi.
Ce qu'on m'a demandé lors de l'expertise
Je veux être précis, parce que les mots comptent.
Lors de l'expertise, en présence de plusieurs personnes — expert mandaté, représentantes du bailleur — la responsable juridique du bailleur m'a demandé oralement si j'étais prêt à abandonner la procédure judiciaire que j'avais engagée par ailleurs, en échange d'un relogement adapté.
Je tiens à être clair sur ce que cette question implique : une procédure judiciaire est un droit. Elle porte sur des faits distincts. Elle n'a rien à voir avec la légitimité de ma demande de mutation, qui repose sur des besoins liés à ma situation de handicap et sur un risque de sécurité désormais établi par expertise. Conditionner l'accès à un logement adapté à l'abandon d'un recours juridictionnel, c'est faire d'un droit fondamental une monnaie d'échange.
Je n'ai pas accepté. Et j'ai trouvé utile de le documenter ici.
Ce que ça dit du système
Je ne veux pas réduire cette situation à un bailleur défaillant. Le problème est structurel.
Le logement adapté au handicap (moteur) est rare dans le parc social. Les délais sont longs. Les files d'attente, massives. Dans ce contexte de pénurie, la personne en situation de handicap se retrouve dans une position de dépendance qui fragilise sa capacité à faire valoir ses droits : elle a besoin du bailleur pour se loger, et cette dépendance peut être — consciemment ou non — instrumentalisée.
Ce n'est pas une situation d'égalité. Ce n'est pas une négociation entre parties de même force. Et c'est précisément pour ça que les droits ne peuvent pas être conditionnels.
Je le dis avec une conscience aiguë de ma propre position : je me bats, j'ai l'énergie, les ressources, la capacité à produire des courriers, à mobiliser une assurance protection juridique, à documenter chaque étape. Ce n'est pas le cas de la majorité des personnes concernées. Beaucoup n'ont pas ces ressources-là — et le système le sait, même s'il ne le dit pas. Ce sont elles que le système abandonne le plus silencieusement, précisément parce qu'elles ne peuvent pas faire de bruit.
Le logement adapté n'est pas une faveur accordée par un bailleur bienveillant. C'est une obligation légale, découlant notamment de la loi du 11 février 2005 et des engagements de la France au titre de la Convention internationale des droits des personnes handicapées. Ce n'est pas négociable. Ce n'est pas monnayable. Ce n'est pas soumis à l'abandon préalable d'un recours.
Et maintenant ?
Le dossier est ouvert. Le rapport est transmis. J'attends un calendrier pour la pose de la barrière de sécurité au rez-de-chaussée, et un engagement formel sur le traitement prioritaire de ma demande de mutation.
La procédure judiciaire suit son cours — indépendamment de tout ça, comme il se doit.
Je continuerai à documenter.
© Kévin FERMINE – Juin 2026 - Tous droits réservés.
Réf. article : B-SH-2026-044
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