Quand le trop-plein finit par devenir un tsunami

Publié le 28 août 2026 à 19:46

Par Kévin FERMINE

Je suis quelqu'un qui engrange beaucoup.

Les émotions, les tensions, les frustrations, les déceptions, les inquiétudes, les questionnements… J'accumule énormément de choses, parfois sans même m'en rendre compte.

Je continue à avancer. Je réfléchis. J'analyse. Je cherche à comprendre. Je me fixe des objectifs. Je m'investis dans mes projets, dans mes engagements et dans les choses auxquelles je crois.

Je peux encaisser beaucoup.

Mais je ne suis pas une machine.

Comme tout être humain, j'ai une soupape.

Et parfois, lorsque j'ai trop accumulé, il suffit d'un grain de sable pour provoquer un véritable tsunami.

Le tsunami était déjà là

Ce grain de sable peut être quelque chose qui, vu de l'extérieur, paraît relativement insignifiant. Une remarque, une difficulté supplémentaire, une déception, une frustration, une émotion de trop.

Mais ce n'est pas réellement le grain de sable qui provoque le tsunami. Le tsunami était déjà là.

Tout ce que j'avais accumulé était déjà présent quelque part en moi. Les émotions que je n'avais pas complètement digérées. Les frustrations que j'avais mises de côté. Les inquiétudes que j'avais repoussées. Les choses auxquelles je n'avais pas eu le temps de réfléchir.

Le grain de sable est simplement ce qui fait déborder quelque chose qui était déjà plein.

Et aujourd'hui, j'ai le sentiment d'être arrivé à ce moment-là.

Une tempête que je connais déjà

Je traverse actuellement une véritable tempête émotionnelle. Je ne sais pas forcément quel terme utiliser. Un trop-plein émotionnel ? Une surcharge mentale ? Une forme d'épuisement ? Un shutdown ? Je ne cherche pas nécessairement à mettre un diagnostic sur ce que je ressens. Je sais simplement que je n'ai plus d'énergie.

Certaines choses qui peuvent sembler simples deviennent soudainement beaucoup plus difficiles. Réfléchir, répondre, interagir, prendre une décision, gérer une nouvelle émotion ou simplement faire face à une nouvelle sollicitation. Parfois, j'ai même l'impression d'être paralysé. Comme si mon cerveau disait simplement : « J'ai trop donné. Maintenant, je n'ai plus rien à donner. »

Cette sensation, finalement, je la connais déjà. Pendant mes études de droit, il était fréquent qu'à la fin de chaque semestre, je me retrouve complètement submergé par mes émotions. Pendant plusieurs mois, je donnais énormément — je travaillais, j'apprenais, je réfléchissais, je me mettais des objectifs, je cherchais à réussir. Et puis arrivait la fin du semestre, et tout retombait. Comme si j'avais utilisé toutes mes ressources jusqu'à la dernière goutte, et qu'il ne m'en restait plus. Plus suffisamment d'énergie pour travailler. Plus suffisamment d'énergie pour réfléchir. Parfois même plus suffisamment d'énergie pour faire des choses pourtant très simples.

Ce n'était pas nécessairement que je ne voulais plus rien faire. C'était plutôt comme si je n'en étais temporairement plus capable.

Avec le recul, je constate donc que ce fonctionnement ne m'est pas inconnu. Je peux tenir longtemps. Je peux engranger énormément. Je peux donner beaucoup. Je peux repousser mes limites. Mais lorsque mes ressources arrivent à épuisement, quelque chose finit par céder.

Comprendre sans pouvoir contrôler

Aujourd'hui, je reconnais davantage ce mécanisme. Et ce qui me sauve, je pense, c'est que je sais décrypter mes émotions. Je ne les comprends pas toujours immédiatement — il peut m'arriver d'être complètement submergé avant de réussir à mettre des mots sur ce qui se passe. Mais avec un peu de recul, je suis capable d'observer ce que je ressens, d'essayer de comprendre pourquoi je le ressens et de mettre des mots dessus. C'est probablement l'une de mes principales ressources.

Comprendre mes émotions ne signifie pas pour autant que je sais toujours les contrôler. Je peux savoir que je suis anxieux sans pouvoir simplement décider de ne plus l'être. Je peux comprendre que je suis en colère sans pouvoir faire disparaître cette colère. Je peux identifier une surcharge émotionnelle sans être capable de l'arrêter immédiatement.

Mais savoir ce qui se passe en moi permet au moins de ne pas être complètement perdu au milieu de la tempête. Je peux me dire : « Voilà ce qui est en train de m'arriver. » Elle me permet de prendre un peu de recul, et de comprendre que toutes mes réactions ne sont pas nécessairement le reflet de ce que je suis profondément. Certaines peuvent simplement être le résultat d'une accumulation, d'une fatigue ou d'une émotion devenue trop importante.

Une vie qui ne me convient peut-être pas

Cette période actuelle m'amène également à réfléchir à quelque chose de plus profond. Je commence à me rendre compte que la vie que je mène aujourd'hui ne me convient peut-être pas autant que je le voudrais. Et ce constat n'est pas forcément facile à accepter, parce que j'ai des activités, des projets, des engagements, des habitudes. Je continue à avancer parce que c'est ce que j'ai appris à faire.

Mais continuer ne signifie pas forcément que l'on va bien. Et persévérer ne signifie pas toujours que l'on se trouve au bon endroit.

Le paradoxe du lien social

Parmi toutes les questions qui me traversent actuellement, il y en a une qui est devenue particulièrement anxiogène : mon manque d'interactions sociales.

J'ai envie des autres. J'ai envie d'échanger. J'ai envie de rencontrer des personnes. J'ai envie de créer des relations. J'ai envie de partager des moments avec les autres et d'avoir une vie sociale plus riche. Mais en même temps, je ne sais pas toujours comment faire. Oublier le militant que je suis. Et c'est probablement l'une des contradictions qui m'épuise le plus.

J'ai envie d'interagir avec les autres, mais les interactions peuvent me demander énormément d'énergie. J'ai envie de créer des liens, mais je ne sais pas toujours comment les construire. J'ai besoin des autres, mais aller vers les autres peut m'épuiser. Et c'est justement parce que j'ai envie de relations que cette difficulté est aussi douloureuse.

Le problème n'est pas que je préfère être seul. Le problème, c'est que je ressens parfois fortement le manque de relations sociales tout en ayant des difficultés à faire ce qu'il faudrait pour créer ces relations.

J'ai aussi du mal avec les échanges superficiels ou les faux-semblants. J'ai besoin de liens authentiques et profonds, mais ils sont rares et demandent une énergie colossale à construire.

Je peux être présent dans un groupe sans parvenir à réellement y trouver ma place. Je peux partager une activité avec des personnes sans réussir à transformer cette activité commune en véritable lien. Je peux avoir envie de reprendre contact avec quelqu'un tout en passant énormément de temps à me demander si je ne vais pas déranger. Ou alors, comment interagir avec les autres, comment maintenir le lien d'une relation. Et cette réflexion permanente est épuisante.

L'exemple du théâtre d'improvisation

Le théâtre d'improvisation en est probablement l'un des meilleurs exemples. Cela fait maintenant deux ans que j'en fais. À l'origine, cela pouvait être une manière de sortir de ma zone de confort, de rencontrer des personnes, de travailler sur moi et de développer mes interactions avec les autres. Sur le papier, cela semblait être une bonne idée — une activité collective fondée sur l'écoute, la spontanéité, l'interaction et l'échange.

Mais aujourd'hui, je dois être honnête avec moi-même : le théâtre d'improvisation n'est pas vraiment devenu un plaisir. Il est davantage devenu un exercice. Un défi que je me fixe. Je continue peut-être parce que je veux me prouver que je suis capable d'y arriver, que je peux sortir de ma zone de confort, que je peux réussir à créer du lien. Mais après deux ans, je dois reconnaître que j'ai toujours énormément de difficultés à construire de véritables relations avec les autres participants.

Et cela me fait réfléchir. Parce que participer à une activité sociale ne signifie pas nécessairement créer du lien. Être entouré ne signifie pas nécessairement se sentir entouré. Et être présent dans un groupe ne signifie pas forcément avoir le sentiment d'en faire partie.

Je dois donc me poser une question honnête : est-ce que je continue le théâtre parce que j'aime réellement cette activité, ou parce que j'en ai fait un défi personnel ? Une sorte d'épreuve que je me suis imposée pour essayer de dépasser mes difficultés relationnelles.

Je ne veux pas abandonner au premier obstacle. Je sais que certaines choses demandent du temps. Mais je dois aussi accepter de regarder honnêtement ce que cette activité représente aujourd'hui pour moi — et peut-être reconnaître que quelque chose qui devait m'aider à créer du lien est devenu une source supplémentaire de fatigue.

Un handicap moins visible que l'autre

Mes difficultés relationnelles prennent aujourd'hui une place considérable dans ma vie.

Mon handicap moteur est visible. J'ai appris à vivre avec lui. À m'adapter. À chercher des solutions. À demander des aménagements. À défendre mes droits. Je connais les obstacles physiques et je sais, dans une certaine mesure, chercher les moyens de les contourner.

Mais mes difficultés à créer du lien sont beaucoup moins visibles. Et pourtant, elles peuvent parfois me handicaper davantage dans ma vie quotidienne que mon handicap moteur lui-même.

Je ne dis pas cela pour minimiser mon handicap moteur. Je parle de mon ressenti. Parce qu'un obstacle physique peut parfois avoir une réponse concrète : un aménagement, un équipement, une aide humaine, une adaptation. Mais que fait-on lorsque l'obstacle se trouve dans la relation à l'autre ? Comment fait-on lorsque l'on a envie de créer des liens mais que l'on ne sait pas toujours comment aller vers les autres ? Comment fait-on lorsque l'on souffre du manque de relations sociales tout en étant épuisé par les efforts nécessaires pour les construire ?

Je n'ai pas encore la réponse. Et peut-être que c'est justement ce qui m'angoisse autant.

Un être humain fait de paradoxes

Je suis conscient d'être une personnalité faite de nombreux paradoxes. Je peux avoir profondément envie d'aller vers les autres et, en même temps, avoir énormément de difficultés à créer du lien. Et en même temps aimer la solitude, rester blotti dans ma carapace. Je peux être très engagé, très investi, très présent dans certaines choses et, à d'autres moments, ressentir un besoin profond de me retirer. Je peux beaucoup réfléchir, analyser et chercher à comprendre, puis arriver à un moment où je n'ai plus suffisamment d'énergie pour réfléchir à quoi que ce soit. Je peux vouloir être compris tout en ayant moi-même parfois du mal à expliquer exactement ce qui se passe en moi.

Je sais que ces contradictions peuvent rendre difficile le fait de me comprendre. Et elles ne sont pas toujours faciles à comprendre pour moi non plus.

Mais aujourd'hui, je n'ai plus d'énergie pour chercher à tout expliquer. Je n'ai plus l'énergie de justifier chacune de mes réactions. Je n'ai plus l'énergie de faire constamment comprendre aux autres ce qui se passe à l'intérieur de moi. Je n'ai plus l'énergie de faire comme si je pouvais encore tout absorber.

Cela ne signifie pas que je ne veux plus avancer. Cela ne signifie pas que je renonce aux autres. Cela signifie simplement que j'ai atteint une limite. Et peut-être que cette limite est justement quelque chose que je dois apprendre à respecter.

Apprendre à m'arrêter avant de céder

J'ai passé beaucoup de temps à apprendre à encaisser. Peut-être même trop. J'ai appris à continuer malgré les difficultés. À réfléchir. À chercher des solutions. À me dépasser. À me lancer des défis. À ne pas abandonner.

Mais aujourd'hui, je dois peut-être apprendre quelque chose que je maîtrise beaucoup moins bien : m'arrêter avant de ne plus être capable de rien.

Apprendre à écouter ma soupape avant qu'elle ne lâche. Apprendre à reconnaître les signes de saturation. Apprendre que ralentir n'est pas abandonner. Apprendre que renoncer à certaines choses n'est pas forcément un échec. Et surtout, apprendre que je n'ai pas besoin d'être constamment en train de me dépasser pour avoir de la valeur.

Peut-être que le véritable défi, aujourd'hui, n'est plus de réussir à tout supporter. C'est de construire une vie dans laquelle j'aurai moins besoin de tout supporter. Une vie qui corresponde davantage à mes besoins. Une vie dans laquelle les relations sociales ne seraient pas uniquement un exercice ou un défi. Une vie dans laquelle je pourrais créer du lien sans avoir constamment l'impression de devoir réussir quelque chose. Après, j'ai pleinement conscience que c'est ma personnalité et qu'il y aura des choses que je ne pourrai pas changer.

Laisser retomber la pression

Je n'ai pas encore toutes les réponses. Je ne sais pas exactement ce que je dois changer. Je ne sais pas encore comment construire les relations dont j'ai besoin. Je ne sais pas encore quelles activités doivent évoluer, être abandonnées ou simplement être envisagées autrement.

Mais je sais quelque chose. Aujourd'hui, je n'ai plus d'énergie. Et peut-être que reconnaître cette réalité est déjà une première étape.

Je n'ai pas besoin de tout résoudre immédiatement. Je n'ai pas besoin de comprendre immédiatement tous mes paradoxes. Je n'ai pas besoin de trouver immédiatement la bonne manière de vivre. J'ai peut-être simplement besoin de laisser retomber la pression. De récupérer. De respirer. Et de regarder ensuite, avec davantage de recul, ce que cette tempête émotionnelle essaie de me dire.

Parce que cette tempête n'est peut-être pas seulement quelque chose que je dois faire disparaître. Elle est peut-être aussi un signal. Le signal que quelque chose en moi demande à être entendu. Le signal que certaines choses doivent changer. Le signal que je ne peux peut-être plus continuer à vivre exactement de la même manière.

Et peut-être surtout le signal que derrière la personne qui réfléchit, qui s'engage, qui milite, qui analyse, qui se questionne et qui se lance des défis, il y a simplement un être humain. Un être humain avec ses forces. Ses paradoxes. Ses émotions. Ses limites. Ses besoins. Et sa soupape.

Aujourd'hui, cette soupape est ouverte. Je crois que je dois enfin accepter de ne pas la refermer immédiatement.

Parce que je n'ai pas besoin, pour une fois, de tenir davantage. J'ai besoin de récupérer.

Et peut-être que c'est précisément en acceptant de m'arrêter que je pourrai, plus tard, recommencer à avancer dans une direction qui me correspond réellement.

En réalité, qui suis-je vraiment ?

© Kévin FERMINE – Août 2026 - Tous droits réservés.

Réf. article : B-CR-2026-049

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